Victor Hugo à Bayonne

Victor Hugo par Léon Bonnat

Cet article est lié au cocktail “café Musain” que vous pouvez retrouver ici

Victor Hugo vouait une certaine amitié au peuple basque, qu’il comparait au peuple vendéen (son père avait combattu dans la guerre de Vendée).

En 1843 Victor Hugo et sa maîtresse Juliette Drouet voyagèrent au Pays Basque. Partis deParis le 18 juillet 1843, ils arrivèrent à Bayonne le 23. Ils visitèrent les provinces de Labourd, Guipuzcoa et de Navarre. Le poète voulait évoquer les souvenirs de son premier voyage dansce pays en 1811.
 
Vous pouvez retrouver sur le plan situé ici, la rue Victor Hugo et l’emplacement de l’hôtel ou il avait l’habitude de descendre, situé au 4 rue Thiers.

Un livre très intéressant, écrit par un témoin oculaire, retrace l’histoire de Victor Hugo. Vous pouvez retrouver ce livre en ligne ici

Les chapitres 16 à 18 relatent un de ses voyages à Bayonne.

XVI – UNE IDYLLE À BAYONNE

J’ai dit qu’au commencement de 1811 Mme Hugo et ses enfants s’étaient mis à préparer leur voyage en Espagne. Dès lors les trois frères ne pensèrent plus qu’au départ et en attendirent le jour avec impatience. Le jardin perdit beaucoup de son charme ; la balançoire fut décrochée ; la brouette rentra sous le hangar pour n’en plus sortir ; ce n’était plus de cette voiture-là qu’il était question maintenant, mais des diligences sérieuses, des relais et des postillons. La maison était dans un beau désordre ; ils étaient sans cesse à ouvrir les tiroirs et les armoires et à mettre tout sens dessus dessous pour voir s’ils n’oubliaient rien, et ils rapportaient à chaque instant des coins poudreux du grenier un tas d’objets indispensables, parfaitement inutiles.

Dans les premiers jours du printemps, Mme Hugo fut prévenue qu’un convoi allait partir, et qu’elle devait le prendre à Bayonne. Elle s’inquiéta aussitôt de louer une voiture. On lui proposa une diligence. Les diligences d’alors n’avaient pour les voyageurs qu’un compartiment clos, l’intérieur ; la rotonde était pour les bagages ; le coupé n’était qu’une sorte de cabriolet étroit où l’on tenait deux et qui laissait entrer le vent et la pluie. L’intérieur avait six places ; c’était justement ce qu’il fallait à Mme Hugo qui, avec ses trois fils, emmenait une femme de chambre et un domestique. Le cabriolet lui servirait pour les paquets qui ne tiendraient pas dans la rotonde.

Je trouve dans son carnet de voyage la note suivante qui dit le prix de cette voiture :

“Les messieurs Ternaux m’ont donné à Paris une lettre de change de douze mille francs sur les messieurs Chéraux de Bayonne pour payer mes frais de voyage d’Espagne où je vais rejoindre mon mari. J’ai avec moi trois enfants et deux domestiques. Me voici à Bayonne ; je n’ai pas encore le relevé de ma dépense d’auberge ; mais je viens de donner neuf cents francs au voiturier qui m’a conduite ici pour la location de sa voiture. “

Mme Hugo avait défendu ses malles autant qu’elle avait pu contre les choses “indispensables” dont les enfants avaient essayé de les bourrer ; mais la plupart reparurent, sortant je ne sais d’où, dès qu’on fut casé dans la diligence, et tendirent jusqu’à les crever les poches des portières.

Au premier relais, Eugène et Victor descendirent. Voyant le cabriolet, ils réfléchirent qu’ils y seraient bien mieux que dans l’intérieur pour jouir de la campagne, des chevaux, du postillon et des coups de fouet. Ils demandèrent à y monter et promirent de ne pas gêner les paquets. On en ôta ce qu’on put ajouter à la rotonde, et les deux enfants furent libres d’ouvrir leurs plus grands yeux jusqu’à Blois, où le soir et la fatigue les leur fermèrent au moment où ils entraient dans les peupliers qui précèdent la ville.

À cette époque, les chevaux manquaient, à cause de la guerre ; l’armée prenait tout ce qui était passable le reste, abandonné aux voitures, n’était pas capable de grande vitesse ni de longues traites ; les diligences n’allaient guère la nuit. On coucha donc à Blois, et Victor, qui y était entré endormi, en sortit à peine éveillé, et traversa sans même la voir cette ville où son père devait être interné par la restauration.

À Poitiers, deux voyageurs, voyant une diligence, demandèrent s’il y avait de la place ; quand on leur dit que non, ils marquèrent un désappointement d’autant plus profond qu’il y avait huit places et qu’il n’y avait que six personnes. Ils faisaient le commerce de Murcie et manquaient une affaire considérable s’ils ne partaient pas. Mme Hugo eut pitié de leur commerce et leur offrit son cabriolet, d’où elle rappela les deux frères ; mais ceux-ci demandèrent qu’elle prit plutôt avec elle deux paquets, et, en se serrant un peu, on tint quatre dans le cabriolet. Les nouveaux venus témoignèrent leur reconnaissance en accablant les enfants de gâteaux et de friandises.

À Angoulême, Victor remarqua de vieilles tours. Il avait déjà un tel sentiment de l’architecture qu’elles lui sont restées dans la mémoire, et avec assez de précision pour les dessiner, sans les avoir revues depuis.

On traversa la Dordogne dans un bac, à défaut de pont. Il faisait nuit et grand vent ; le fleuve avait des vagues comme la mer. On embarqua les chevaux et la voiture, les voyageurs. dedans. Les chevaux, épouvantés de l’obscurité et des lames, se cabraient dans le bateau, et il fallut les attacher pour qu’ils ne se jetassent pas à l’eau. M. Victor Hugo se rappelle que cette frayeur des chevaux l’effraya beaucoup.

Ce qu’il lui reste de Bordeaux, c’est un déjeuner de sardines géantes, de petits pains meilleurs que de la brioche et de beurre de brebis, servi par deux belles filles vêtues de rouge.

En arrivant à Bayonne, Mme Hugo apprit que l’escorte, qu’elle y attendait le lendemain, ne passerait que dans un mois. Il n’aurait servi à rien de se plaindre ; elle se mit aussitôt à chercher une maison ; elle en trouva une qui avait de l’espace et de la vue, et la loua pour un mois.

Elle n’y était pas depuis vingt-quatre heures que quelqu’un se présenta chez elle, et qu’elle vit entrer, couvert de breloques et saluant jusqu’à terre, un mélange du charlatan et du solliciteur. C’était tout simplement, comme elle finit par le démêler à travers un patois difficile, un directeur de théâtre qui venait la prier de prendre une loge pour le temps de son séjour. Ne sachant comment refuser, et ne sachant aussi comment elle occuperait un mois dans une ville où elle ne connaissait personne, Mme Hugo consentit à prendre la loge pour un mois.

La plus grande joie ne fut pas celle du directeur, ce fut celle des enfants. Un mois de spectacle ! tous les jours sans en manquer un ! le mois avait trente et un jours ! Ils ne voyaient pas la fin de leur bonheur. On ne leur avait pas, jusque-là, prodigué le théâtre. Leur mère y allait très peu, et ils n’y allaient jamais sans elle. Lorsque Mme Hugo avait envie de voir une pièce, elle s’entendait avec la famille Foucher, et l’on y allait ensemble ; cela n’arrivait guère plus d’une fois par an ; c’était une grosse affaire ; on emmenait généralement tout le petit monde, à la considération duquel où choisissait de préférence l’époque du carnaval. La dernière pièce qu’on eût vue était la Comtesse d’Escarbagnas. Les trois frères vivaient sur cet acte depuis un an.

Le soir même, il y avait représentation. Le dîner eut tort. Ils étaient au théâtre que le lustre n’était pas encore allumé. Quand on y vit clair, ils admirèrent leur loge drapée de calicot rouge à rosaces soufre. Ils ne s’ennuyèrent pas en attendant le lever du rideau ; la salle et l’entrée successive du public suffirent amplement à leur plaisir. Bientôt, l’orchestre exécuta une ouverture qui leur parut ravissante, et la toile découvrit la scène. On jouait un mélodrame de Pixérécourt, les Ruines de Babylone. C’était très beau. Il y avait un bon Génie magnifiquement costumé en troubadour dont les apparitions étaient espérées avec anxiété ; mais son pourpoint abricot et la plume interminable de sa toque n’étaient rien à côté de la scène de la trappe. La victime du tyran, pour éviter la mort, se réfugiait naturellement dans un souterrain ; elle y serait morte de faim et d’ennui, si le bon Génie n’était venu de temps en temps lui apporter à manger et causer un peu. Une fois qu’ils s’oubliaient dans les charmes d’une longue conversation, le Génie apercevait tout à coup le tyran qui venait à pas sourds vers la trappe soulevée ; alors le troubadour, sautant rapidement sur la trappe, renfonçait son protégé d’un prodigieux coup sur la tète, et le tyran restait stupide devant l’escamotage de sa victime.

Heureusement que, le lendemain, on donnait la même pièce ! Ce n’était pas trop d’une seconde représentation pour en apprécier tous les détails. Cette fois, les trois frères ne perdirent pas un mot du dialogue et revinrent sachant les cinq actes par cœur.

Le troisième jour, encore les Ruines de Babylone ; c’était inutile ; ils en avaient une connaissance suffisante, et ils auraient autant aimé autre chose. Ils écoutèrent cependant avec respect, et applaudirent à la scène de la trappe.

Le quatrième jour, l’affiche n’ayant pas changé, ils remarquèrent que l’amoureuse parlait du nez. Le cinquième jour, ils avouèrent que la pièce avait des longueurs ; le sixième, ils manquèrent la scène de la trappe parce qu’ils s’étaient endormis avant la fin du premier acte ; le septième, ils obtinrent de leur mère de ne plus aller au théâtre.

Ils eurent d’autres préoccupations. Une des principales fut d’acheter des oiseaux ; ils y mettaient tout leur argent et rentraient chaque jour avec de nouvelles cages de verdiers et de chardonnerets. Quand ils avaient repassé leur espagnol et qu’ils étaient quittes de leur Cormon et de leur Sobrino, ils prenaient les Mille et une Nuits, le livre qu’ils admiraient entre tous ceux qu’ils avaient lus, et en relisaient une histoire ou bien en peinturluraient les gravures. Mais ce ne fut pas des Mille et une Nuits, ni des chardonnerets, ni même de la trappe du troubadour que Victor se souvint en quittant Bayonne.

La maison où était Mme Hugo appartenait à une veuve qui s’en était réservé un étage. Cette veuve avait une fille.

Victor avait neuf ans ; la fille de la veuve en avait dix. Mais dix ans pour une fille, c’est comme quinze pour un garçon. Elle le protégeait et le soignait.

Quand il y avait un exercice à feu, Abel et Eugène, qui faisaient les grands, comme disait leur mère, ne manquaient pas d’aller voir la manoeuvre sur les remparts. Victor aimait mieux rester avec la petite fille.

Elle lui disait — Viens avec moi, je te ferai la lecture pour te désennuyer.

Elle le menait dans un coin où il y avait un perron. Ils s’asseyaient tous les deux sur les marches, et elle se mettait à lire de très belles histoires dont il n’entendait pas un mot parce qu’il était occupé à la regarder.

Sa peau, mate et transparente, avait la blancheur délicate du camélia. Il pouvait la regarder à son aise pendant qu’elle avait les yeux sur le livre. Lorsqu’elle levait la tête de son côté, il devenait tout rouge.

Par instants, elle s’apercevait de son manque d’attention ; alors elle se fâchait, et lui disait : — Mais tu n’écoutes pas du tout ! fais donc attention, ou je cesserai de lire. Il protestait qu’il avait écouté très bien, afin qu’elle continuât à baisser les yeux ; mais, quand elle lui demandait quel passage l’avait le plus intéressé, il ne savait que répondre.

Une fois, elle le regarda dans un moment où il contemplait son fichu soulevé par la respiration. Il fut si troublé qu’il alla sans rien dire à la porte du perron et se mit à jouer énergiquement avec le verrou dont il tordit la poignée tombante à s’écorcher les doigts.

M. Victor Hugo, en racontant devant moi ces tête-à-tête avec la première femme qui l’ait fait embarrassé et gauche, disait que chacun pourrait retrouver dans son passé de ces amours d’enfant qui sont de l’amour comme l’aube est du soleil. Il appelait cela le premier cri du cœur qui se lève et le chant du coq de l’amour.

Trente-trois ans plus tard, en 1844, il repassa par Bayonne. Sa première visite fut pour la maison de 1811. Était-ce le souvenir de sa mère qui l’y attirait, ou celui de la petite liseuse ? La façade était la même ; elle n’avait qu’un peu vieilli ; il revit le balcon, la porte, la fenêtre de sa chambre ; mais il ne revit pas le perron de la cour ; la maison était fermée. Il ne revit pas non plus sa liseuse. Il entra dans les maisons d’à côté et demanda si elle logeait toujours là, ou ce qu’elle était devenue ; personne ne la connaissait. Il dessina la maison et se mit à errer dans la ville, avec un vague espoir de la rencontrer, mais il ne vit aucun visage qui lui ressemblât, et il n’a jamais entendu reparler de celle dont il a été amoureux à neuf ans.

XVII – LE CONVOI

Le mois approchait de sa fin et le convoi allait arriver. Il fallut donc songer à repartir. Ce fut un nouveau déménagement à opérer et une nouvelle lutte à soutenir contre une cargaison d’objets dont les trois frères s’étaient enrichis à Bayonne. Mme Hugo résista absolument à se charger de cinq ou six cages d’oiseaux, et les enfants, ne pouvant emmener leurs prisonniers ailés, les mirent en liberté.

La diligence qui avait apporté Mme Hugo à Bayonne fut remplacée par un immense carrosse rococo comme il n’y en avait déjà plus que dans les gravures, où tinrent à l’aise, avec les bagages, des provisions de toutes sortes, une caisse de vin, une énorme botte de fer battu à double couvercle pleine de viandes cuites, et un lit de fer avec son matelas, car Mme Hugo se défiait des lits espagnols.

Le général avait envoyé au-devant de sa femme et de ses enfants un de ses aides de camp. Le comte d’Allouville parle, dans ses Mémoires, d’un neveu de Mirabeau qui était dans la confidence des pourparlers du tribun avec la cour : “Riquetti l’aîné, ci-devant comte de Mirabeau, est parti de Paris à pied et s’est rendu sur le chemin qui conduit à Saint-Cloud. Une espèce de chaise de poste tout attelée l’y attendait. Afin qu’aucun valet ne fût dans la confidence de ce voyage mystérieux, dont l’objet est sans doute de la plus haute importance, un capitaine de dragons, neveu dudit Riquetti, servait de postillon. ” — “On raconte, dit Louis Blanc dans sa belle histoire de la révolution, que, comme Mirabeau se rendait à cette entrevue que lui-même avait sollicitée, des nuages passèrent sur son esprit et qu’il hésita. Pourquoi non ? il connaissait l’histoire du duc de Guise ! Laissant à une des portes extérieures la calèche qu’il avait donnée à conduire à du Saillant, son neveu, il dit à celui-ci, après avoir réglé l’une sur l’autre leurs deux montres et lui avoir remis une lettre pour le commandant de la garde nationale parisienne — J’ignore si l’on veut traiter loyalement avec moi ou me faire assassiner ; si donc je ne suis pas de retour dans une heure, pars à toute bride, remets cette lettre à son adresse, fais sonner le tocsin et annonce au peuple la perfidie de la cour. Le comte d’Allouville raconte que, le délai écoulé, du Saillant, très inquiet de son oncle, attendit un quart d’heure, puis se remit en route, mais lentement, se retournant, regardant, écoutant, s’arrêtant. Enfin il s’entend appeler. C’était Mirabeau qui, haletant, lui dit — Je tremblais que tu ne fusses parti. Je suis content, tout ira bien. Garde le plus profond silence sur cette course si importante à l’état. ” L’aide de camp du général était ce neveu de Mirabeau.

M. du Saillant avait alors une cinquantaine d’années et pouvait très convenablement chaperonner une jeune femme. Mme Hugo, qui s’attendait à un capitaine de dragons et à un neveu de Mirabeau, fut fort étonnée de voir entrer un marquis. L’aide de camp avait un excès de courtoisie et une politesse maniérée qui contrastaient avec la brutalité de l’empire ; mais ce qui frappa les enfants plus que son amabilité, ce fut sa redingote, que la poussière du chemin avait tellement poudrée à blanc que, lorsqu’il descendit de cheval, ils crurent qu’il avait neigé. Et ensuite ses épaulettes ; sa redingote, sous laquelle il avait son uniforme, les lui rebroussait sur la poitrine, et elles y restèrent quand il ôta son pardessus pour monter chez leur mère. Ils virent bientôt que tous les officiers les avaient ainsi ; leur houppelande les rejetait en avant, elles en prenaient le pli, et les épaulettes n’étaient jamais sur les épaules.

Le marquis du Saillant se mit, en termes excessifs, à la disposition de Mme Hugo, dont il comptait escorter la voiture à cheval ; mais la voiture, que Mme Hugo appelait son grand cabas, était assez large pour y fourrer une personne de plus ; le marquis y prit place avec la famille. Il gêna d’autant moins que, le carrosse avait un cabriolet, dont Eugène et Victor s’emparèrent bien vite.

Ce n’était pas tout à fait à Bayonne qu’on prenait le convoi, c’était à Irun ; Mme Hugo l’y attendit encore trois jours. Irun avec sa montagne, sa riche végétation et ses balcons couverts, a l’air d’un canton suisse dépaysé en Espagne. Le nord de la Biscaye a la grandeur adoucie et souriante de la Suisse ; les montagnes y sont coquettes et les précipices y sont jolis. La population basque se distingue du reste de ses compatriotes par son extrême propreté. Les paysans y ont l’orgueil du linge. Ils portent de belles chemises à manches larges dont la toile est très grosse, mais très blanche. Ils les font laver sans cesse, ce qui fait que les prairies sont couvertes de toiles éclatantes qui parent la campagne, avant de parer les habitants. Mme Hugo, qui aimait peu les voyages et qui, d’ailleurs, en était lassée, se réconcilia un peu avec eux à la vue de cette nature et de cette propreté. Elle se figura que l’Espagne allait être une Biscaye perpétuelle, et elle dit à son aide de camp qu’elle commençait à croire qu’elle s’y ferait. Le marquis lui laissa cette illusion.

Mme Hugo n’était pas seule à profiter du convoi. L’Espagne était alors dans un tel état d’effervescence que personne ne se hasardait à y voyager seul. Le nord surtout, par où on y entrait de France, était possédé par les guérillas, qui n’avaient pas dans la Biscaye la modération que le général Hugo en avait obtenue dans la Vieille-Castille. On citait des atrocités commises par les bandes de Mina et du Pastor, des actes de sauvagerie qui n’exceptaient ni sexe ni âge ; les insurgés ne se contentaient pas de tuer les femmes et les enfants, ils les torturaient ; ils leur arrachaient les entrailles ; ils les brûlaient vifs. La peur et la haine devaient sans doute grossir la vérité, mais le fait est que la lutte était féroce, et des deux parts.

On conçoit que ceux qui avaient à voyager en Espagne s’empressassent de saisir les occasions d’y aller en nombre. Aussi, à chaque départ d’un convoi, on accourait de tous les points de la France pour lui demander compagnie et protection. Quand le trésor arriva à Irun, il fut assailli par une nuée de voitures ; Victor en compta plus de trois cents. Mais, à force d’être nombreux, on l’était trop ; l’escorte du trésor, qui avait déjà et avant tout le trésor à garder, ne suffisait pas à une si longue file. Et puis une pareille queue aurait traîné sur les routes et se serait malaisément tirée des défilés et des escarpements ; la première nécessité était d’aller vite et de ne pas laisser le temps aux dénonciations des paysans et aux embuscades. Le convoi refusa de se surcharger et renvoya les deux tiers des voitures.

Il fut d’autant plus impitoyable que, le mois précédent, un convoi avait été pillé et massacré à Salinas. Ce massacre, attribué précisément au trop long développement de la ligne, avait fait une impression qui n’était pas près de s’effacer ; quatorze ans plus tard, le général Lejeune en fit un tableau qui eut, au salon de 1825, un succès d’actualité. On juge s’il était question d’autre chose au lendemain de l’événement. Ce fut avec cette perspective sous les yeux que les enfants allèrent trouver leurs châteaux en Espagne.

L’escorte était formée de quinze cents fantassins, de cinq cents chevaux et de quatre canons. Deux canons étaient à l’avant-garde, et les deux autres derrière le trésor. C’était, parmi les voyageurs, à qui serait le plus près possible du trésor, afin d’être protégé avec lui et d’avoir pour compagnons de route ces deux braves canons toujours prêts à ouvrir la grande bouche pour défendre leurs voisins. Chacun voulait être avant les autres ; l’ordre de la marche commença par un immense pêle-mêle d’hommes et de femmes qui se querellaient, de cochers qui s’injuriaient, de voitures qui s’accrochaient, de chevaux qui se mordaient.

Mme Hugo, femme d’un gouverneur de province et d’un des grands dignitaires de la cour de Madrid, réclama la première place ; mais, quand son mayoral voulut l’y conduire, il eut affaire au mayoral de la duchesse de Villa-Hermosa, dont la grandesse ne permit pas que personne passât avant elle. Les jurons et les coups de fouet n’ayant pas tranché la question, la duchesse à quartiers et la comtesse à épaulettes en appelèrent au duc de Cotadilla qui commandait l’escorte. Ce qui relevait un peu ce conflit de préséance, c’est que, sous cette chétive dispute de vanité, chacune des deux concurrentes défendait sa vie et celle de sa famille. Le duc de Cotadilla, en vrai caballero, donna la place d’honneur à l’étrangère, et la grosse voiture de la générale prit les devants.

Cette voiture démesurée, qui portait tout un mobilier et que six mules avaient peine à traîner, excita un certain murmure dans la foule ; on trouvait qu’elle tenait trop de place et qu’elle faisait trop d’embarras ; d’ailleurs, il suffisait qu’elle fût favorisée ; les préférences semblent toujours injustes à ceux qui n’en sont pas l’objet.

Le tumulte s’apaisa, le rangement se fit, et le duc de Cotadilla donna le signal de partir.

Ce fut une joie pour les garçons de se pencher aux portières et de regarder, derrière et devant, cette file qui, malgré le triage, était encore d’une longueur suffisante. Excepté leur carrosse et celui de la duchesse de Villa-Hermosa, toutes les voitures étaient modernes. Le vert étant la couleur de l’empire, la plupart étaient peintes en vert, et leurs roues étaient dorées, car les roues dorées étaient aussi d’uniforme impérial. La courtisanerie allait jusqu’à l’écurie.

Des deux côtés des voitures marchaient les troupes, bien tenues et bien brossées comme on l’est au départ, gibernes nettes, fusils brillants. On se montrait le colonel Lefèvre, tout jeune, fils du maréchal, et le colonel Montfort, élégant et à la mode. Parmi les cavaliers, on distinguait un groupe d’une vingtaine de jeunes gens, drapés de grands manteaux, coiffés de chapeaux à larges bords et l’épée au côté. Ces Almaviva étaient de simples auditeurs au conseil d’état que l’empereur envoyait à son frère. Dans cette cavalcade caracolait le duc de Broglie.

La joie d’être de ceux qu’on n’avait pas renvoyés, l’émotion bruyante du placement et le plaisir de partir enfin avaient fait oublier à tout le monde l’affaire de Salinas, et ce convoi nombreux, divers, luisant, roulant et piaffant, s’ébranla avec l’entrain heureux et fier de tout ce qui commence.

XVIII – LE VOYAGE

Victor, apercevant au loin à droite un point qui brillait, disait-il, comme une grosse pierrerie, questionna le marquis du Saillant qui lui répondit que cette pierrerie était le golfe de Fontarabie.

La première halte était à Ernani.

Ernani est un bourg à une seule rue, mais très large et très belle. Cette rue est cailloutée avec une espèce de pierre pointue et scintillante ; quand le soleil est là-dessus, on croit marcher sur des paillettes. Tous les habitant d’Ernani sont nobles, de sorte que toutes les maisons ont des blasons sculptés dans la pierre de taille de leur fronton. Ces écussons, la plupart du quinzième siècle, sont d’un beau caractère et donnent un grand air à Ernani. Ces maisons seigneuriales n’en sont pas moins paysannes ; leur fronton féodal s’accommode très bien d’un balcon rustique en bois fruste. Mais elles portent ces charpentes grossières aussi fièrement que leurs armoiries, comme ces bergers. castillans aux mains de qui la houlette a l’air d’un sceptre.

Victor fut ravi de ce bourg, dont il a donné le nom à un de ses drames. Mais Mme Hugo ne partagea pas l’enthousiasme de son fils. Cette rue hautaine et sévère détruisit le bon effet de la gaie campagne d’Irun et la rebrouilla avec le voyage. Elle se réconcilia un peu avec lui à Tolosa, qui est cultivée et verdoyante comme un jardin ; cette ville riante la charma au point qu’elle lui pardonna ses petits ponts d’une seule arche si étroits que deux voitures ne peuvent s’y rencontrer. Eu revanche, Tolosa plut médiocrement à Victor. Une chose qu’on remarquait en lui, c’est que ce petit garçon, soumis en tout à sa mère et prêt à tout ce qu’elle voulait, avait sa personnalité et son goût à lui pour les choses de la nature et de l’architecture, et que là-dessus l’autorité de sa mère n’existait plus pour lui. Dès ce premier voyage, il sentit ce qu’il a compris depuis en revoyant Tolosa, que l’Espagne est faite pour le beau et non pour le joli, que son imperturbable ciel bleu ne veut que des villes graves, et que la montagne s’amoindrit en s’endimanchant.

Une autre discussion de la mère et du fils, c’étaient les charrettes. Les roues des charrettes espagnoles, au lieu d’être à rayons comme en France, sont en bois plein ; ces lourdes masses tournent péniblement et arrachent à l’essieu des grincements douloureux qui irritaient la voyageuse jusqu’à l’exaspération. De si loin qu’elle les entendît dans les plaines, elle fermait tout et se bouchait les oreilles. Victor, lui, trouvait à ce bruit une bizarrerie violente très agréable, et disait que c’était Gargantua dont le pouce faisait des ronds sur une vitre.

Il y eut pourtant un jour où le cri strident des roues espagnoles parut à Mme Hugo une douce musique. On était à l’endroit redoutable du voyage, aux défilés. On venait d’entrer dans la gorge sinistre de Pancorbo. D’un côté, des rochers à pic ; de l’autre, des précipices. Cela dure des lieues. Le chemin se rétrécit par endroits tellement qu’il reste à peine la largeur d’une voiture. Impossible de s’entre-secourir ; on serait dix mille qu’on est seul. Cinquante hommes embusqués broieraient un régiment. Le jour tombait ; le convoi devenait de plus en plus sérieux et repensait au massacre de Saunas, quand tout à coup on vit surgir au sommet des roches, et se profiler, avec cette grandeur que donnent aux silhouettes les hauteurs et le crépuscule, une troupe d’hommes qui se penchèrent pour écouter et pour épier. Aussitôt l’épouvante fut dans les voyageurs, on se rejeta au fond des voitures, les mères couvrirent les enfants de leur corps, la troupe arma ses fusils, et les auditeurs au conseil d’état eux-mêmes mirent la main à la poignée de leurs épées. À ce moment, un formidable grincement se fit entendre et une douzaine de charrettes apparurent au tournant de la côte ; cette bande effrayante était tout simplement une douzaine de muletiers qui transportaient je ne sais quelles marchandises et qui s’étaient réunis pour n’être pas pillés. La rumeur du convoi les avait inquiétés, et ils s’étaient avancés avec précaution pour voir ce qui venait. C’était leur peur qui avait fait peur.

On se moqua de la terreur que l’on avait eue, et l’on se promit bien de ne plus rien craindre. La prochaine halte fut à Torquemada, qui avait été une ville, mais le général Lasalle avait donné raison à son nom de tour brûlée” (torrequemada) en l’incendiant. On se casa comme on put dans cette ruine. Au point du jour on repartit joyeux, causant de l’immense péril auquel on avait échappé la veille et de la terrible bataille que deux mille soldats avaient failli livrer à douze muletiers. Les jeunes colonels plaisantaient à la portière des voitures où ils avaient découvert de jolies femmes. La gaîté ne cessa pas quand on approcha de Saunas, et la queue des carrosses entra dans ce fatal défilé, qui avait été l’idée noire du départ, comme elle serait allée à Longchamps. Il se mêla aux éclats de rire un sifflement de balles ; cette fois, ce n’était pas des muletiers. La nature humaine est ainsi faite qu’après avoir frissonné du danger imaginaire on ne s’émeut pas du danger réel. Les guérillas venaient trop tard ; toute la peur avait été dépensée à Pancorbo, et il n’en restait plus pour Saunas. Les railleries continuèrent, et, deux balles ayant frappé la voiture de Mme Hugo, les enfants dirent que les bandits étaient bien gentils de leur envoyer des billes. La guérilla n’était pas en nombre, et le trésor était trop entouré ; après un quart d’heure de coups de feu perdus auxquels la troupe ne daigna même pas répondre, l’attaque se découragea et l’on n’y pensa plus.

Saladas avait été brûlée avec plus d’acharnement encore que Torquemada. À peine quelques pans de mur ; ce n’était plus une ruine, c’était de la cendre. On y passa la nuit, et il fallut coucher à la belle étoile. Les enfants trouvèrent qu’il n’y avait pas besoin de se coucher, et que c’était bien plus amusant de jouer à cache-cache clans les décombres. Cette nuit d’Espagne était claire comme un jour de France. Ils se mirent donc à courir et à se cacher et à se chercher et à grimper aux tas de pierres qu’avaient faits les écroulements. Mais Victor, qui, étant le plus petit, voulait toujours dépasser les autres, se hasarda sur une pierre peu solide, avec laquelle il dégringola si rudement qu’il perdit connaissance. Ses frères le ramassèrent et le rapportèrent fort inquiets ; il avait le front tout en sang. La mère, en le voyant revenir ainsi, eut un moment d’inquiétude affreuse ; heureusement qu’un chirurgien-major, qu’on alla chercher, la tranquillisa ; l’enfant rouvrit les yeux, on lui mit sur sa blessure une feuille de pourpier, et le lendemain il ne restait plus de cette chute sanglante qu’une petite cicatrice que M. Victor Hugo a encore.

Il n’avait pas de chance dans ses jeux d’enfant. Déjà, en Italie, un chien qu’il caressait lui avait mordu le doigt ; un peu plus tard, en pension, un de ses camarades le blessa au genou. Il a conservé aussi ces deux cicatrices ; car tout s’efface, excepté les blessures.

Quand on rencontrait une ville dont les français n’eussent pas fait un tas de cendres, les habitants étaient tenus de fournir au convoi, après l’avoir logé et nourri, les vivres de la prochaine étape. La première fois, Mme Hugo avait été stupéfaite de la quantité de comestibles qu’elle avait reçue : un quartier de boeuf, un mouton entier, quatrevingts livres de pain, etc. ; avec cela, un baril d’eau-de-vie. C’est qu’on lui donnait ce qu’aurait eu son mari, qui avait droit à quatre rations, une comme général, une comme gouverneur, une comme inspecteur, et une comme majordome. Quatre places ne font pas quatre bouches, mais on n’y regarde pas de si près avec les peuples conquis. Mme Hugo ne savait que faire de toute cette mangeaille mais elle en trouva bientôt le placement.

Le convoi allant au pas, les étapes étaient longues. À Irun, on avait pris des vivres pour trois jours. La troupe, ayant une fois occasion de faire un repas sérieux, n’y avait pas résisté ; presque tous avaient mangé leurs trois jours en vingt-quatre heures. Le lendemain, ils s’étaient repentis et avaient jeté un oeil d’envie sur ceux de leurs camarades qui, plus prévoyants, avaient fait trois parts de leurs provisions ; ceux-ci n’avaient pu laisser mourir de faim leurs frères d’armes et avaient partagé avec eux ; de sorte que, le soir du deuxième jour, personne n’avait plus rien. La voiture de Mme Hugo était flanquée de grenadiers hollandais qui allaient combattre les espagnols, car Napoléon se servait d’un peuple contre un autre. Avec leurs casaques de laine rouge et leurs énormes bonnets à poil, ces hommes, habitués au climat du nord, supportaient malaisément l’accablant soleil espagnol ; ils disaient qu’ils auraient mieux aimé quatre campagnes que ce voyage. Leur épuisement se redoubla de leur jeûne. Les deux petits frères, qui, de leur cabriolet, les entendaient regretter les rations qu’ils avaient engouffrées, le dirent à leur mère, et, de ce jour-là, les grenadiers mangèrent les trois quarts de la viande du général et burent toute son eau-de-vie.

Ces distributions de rations superflues rapportèrent au carrosse plus qu’elles ne lui coûtaient. Mondragon est sur la crête d’un rocher ; la montée en est si ardue que les six mules ne suffirent pas à traîner l’épais véhicule et qu’il leur fallut un renfort de quatre boeufs. L’escarpement se compliquait d’un brusque tournant côtoyé par un gouffre. Je ne sais si c’était la chute de Victor dans les pierres de Saladas qui avait rendu les trois frères prudents, mais je dois dire qu’ils manquèrent totalement de sérénité devant cet abîme et qu’ils voulurent descendre, et monter la côte à pied ; mais leur mère, qui n’était pas peureuse, répondit qu’ils descendraient quand ils seraient des filles, et commanda au mayoral de piquer ses boeufs. Le tournant fut franchi sans accident, et la voiture arriva saine et sauve au sommet du rocher ; mais il n’en fut pas de même le lendemain matin à la descente. Mondragon n’a qu’une ouverture et l’on eu sort par où l’on y entre. Quand on en revint à l’endroit terrible, les enfants n’osèrent plus avoir peur, mais la route leur fit l’effet d’un puits ; la pente était telle qu’ils perdaient de vue les mules ; le poids exceptionnel de la voiture la précipitait sur l’attelage qu’elle écrasait et qui roidissait vainement les jarrets pour la retenir. Au tournant, la poussée fut trop forte, et les deux premières mules glissèrent dans le précipice entraînant tout avec elles. C’était fini, sans une borne qui enraya une des roues, mais cette borne fut ébranlée du choc et céda ; la mère et les enfants pendaient sur le vide et se sentaient perdus. Mais les grenadiers étaient là ; il y en eut qui se jetèrent dans l’escarpement au risque de leur vie et qui, n’ayant sous les pieds qu’une broussaille pliante, aidèrent la borne de leurs épaules et de leurs poitrines pendant que les autres rehissaient les mules, et la famille fut sauvée.

Ces profondeurs où l’on aurait roulé sans la reconnaissance des grenadiers, ces couchées en plein air où les enfants s’ouvraient le front sur les pierres, ces coups de fusil dont on avait ri dans le moment, mais qui semblaient moins amusants à la réflexion, ne convertissaient pas Mme Hugo à l’adoration du voyage. Cette nourriture, que les grenadiers dévoraient si aisément, bonne pour des soldats en marche, était pesante à son estomac de femme ; elle avait la ressource de la cuisine qu’elle avait apportée, mais ce n’était pas ses jambons et ses conserves de viande qui la rafraîchissaient beaucoup. À je ne sais plus quelle étape, elle se fit un régal de manger une salade. Sa femme de chambre lui en trouva une et lui apporta pour l’accommoder un huilier dont Mme Hugo eut la précaution de goûter l’huile. Elle fit aussitôt une grimace et ordonna d’enlever au plus vite cette médecine, au grand déplaisir de Victor, qui, pendant que sa mère ne voyait que l’huile, contemplait l’huilier, un grand huilier Louis XV tout enguirlandé de roses d’argent. Sa mère le railla d’admirer cette vieillerie contemporaine de son carrosse. Mais il s’agissait de remplacer l’huile, car la verdure n’est pas assez fréquente en Espagne pour qu’on y renonce à cette trouvaille, une salade.

À défaut d’huile, elle eut l’idée de mettre du beurre. Elle dépêcha une seconde fois sa femme de chambre ; mais, lorsque celle-ci demanda du beurre, personne ne la comprit. Enfin, en complétant par une pantomime vive et animée le peu d’espagnol qu’elle écorchait, elle finit par se faire entendre d’une femme qui lui dit — Ah ! c’est de la graisse de vache que vous voulez ? — et qui lui donna du beurre quelconque. L’assaisonnement fut déclaré médiocre, mais possible, excepté par Victor, qui regrettait l’huilier.

L’huile et le vin étaient deux des griefs de Mme Hugo contre l’Espagne. Ce n’est pas la faute des olives ni du raisin si les espagnols ont de mauvais vin et de mauvaise huile ; mais ils transportent le vin dans des peaux de bouc enduites de poix dont il contracte le goût et l’odeur, et ils écrasent leurs olives dans des pressoirs séculaires et mal soignés, imprégnés depuis cinq cents ans de vieilles huiles qui transsudent dans les nouvelles et les rancissent.

Un jour pourtant, Mme Hugo mangea un plat de verdure réellement assaisonné. Elle eut la surprise d’un traiteur français qui s’était établi en Espagne et qui lui fit le dîner qu’elle aurait pu commander à Paris. Elle fut d’abord enchantée de la propreté et de l’élégance de la table ; linge damassé, serviettes pliées en triangle, argenterie éclatante, rien ne manquait ; la nourriture fut exquise ; il y eut surtout un plat d’épinards qui passionna la voyageuse ; elle complimenta chaleureusement le traiteur et lui dit que c’était la première fois qu’elle dînait depuis la France. Le traiteur la remercia modestement, et lui présenta sa note, qui était de quatre cents francs. Les épinards admirables en coûtaient quatrevingts à eux seuls. Mme Hugo cessa de louer l’aubergiste et se récria contre l’énormité du prix ; mais il répondit que les dîneurs étaient aussi rares pour lui que les dîners pour elle ; qu’il l’avait attendue six mois avec perte de provisions et dépenses de toutes sortes, et que ce dîner lui coûtait plus cher qu’à elle.

La chaleur et la poussière lui étaient insupportables ; elles le lui devinrent bien autrement sur l’immense plateau aride et nu de la Vieille-Castille, quand elle eut devant elle un désert de quatrevingts lieues à traverser au pas. Elle crut qu’elle n’en sortirait jamais ; ni arbres ni buissons ; à peine çà et là quelques brins d’herbe chétifs et ras qui avaient le ton roux de l’amadou et auquel il semblait que le soleil allait mettre le feu. À de longs intervalles, des maisons à fenêtres étroites comme des meurtrières ; quelquefois, debout contre la porte, un paysan immobile et silencieux qui ne se dérangeait pas et qui ne levait pas même la tête pour le convoi. Les yeux de ces paysans disparaissaient sous la corne tombante de leur bonnet, et ils n’avaient de vivant que leur pipe. À midi, la chaleur devenait telle que le convoi n’en pouvait plus ; on s’arrêtait ; les voyageurs avaient leurs voitures pour parasol, mais les soldats, à défaut d’autre abri, tachaient de trouver un fossé qui leur fît un peu d’ombre. Les cavaliers, eux, se couchaient sous leurs chevaux et s’y endormaient ; les braves bêtes avaient soin de ne pas faire un mouvement qui eût pu blesser leurs maîtres, et baissaient seulement la tête de temps en temps pour s’assurer qu’elles les abritaient bien.

L’Espagne allait donc peu à notre voyageuse ; les espagnols, encore moins. Il est vrai qu’ils ne cherchaient guère à plaire aux français. J’ai dit que, dans les villes, le convoi logeait chez les habitants, quand il y avait des habitants. Leur accueil était sombre comme la défaite et froid comme le ressentiment. Vous arriviez, généralement, à une maison massive et forte qui ressemblait à une bastille ; porte basse, trapue, à double épaisseur de chêne, ferrée, semée de clous de prison, barrée d’un verrou à l’intérieur. Vous frappiez, personne. Vous frappiez encore, rien. Un nouveau coup, la maison était sourde. Enfin, à la dixième retombée du marteau, et plus souvent encore à la vingtième, un guichet s’entr’ouvrait et une figure de servante apparaissait, sèche, lèvres serrées, regard glacé. Cette servante ne vous parlait pas, vous laissait dire ce que vous vouliez, disparaissait sans répondre, et, quelque temps après, revenait et entrebâillait la porte. Celle qui vous ouvrait n’était pas l’hospitalité, c’était la haine. Vous étiez introduit dans des pièces meublées du strict nécessaire. Pas un objet de commodité ou d’agrément ; l’aisance était absente, le luxe proscrit. L’ameublement même était hostile, les chaises vous recevaient mal et les murs vous disaient : va-t’en ! La servante vous montrait les chambres, la cuisine, les provisions s’en allait, et vous ne la voyiez plus. Vous ne voyiez jamais les maîtres. Ils avaient su qu’ils auraient à loger des français, ils avaient fait préparer les chambres et la nourriture, ils ne devaient rien de plus. Au premier coup de marteau ils se retiraient, avec leurs enfants et leurs domestiques, dans leur pièce la plus reculée, s’y enfermaient, et attendaient, emprisonnés chez eux, que les français fussent repartis. Vous n’entendiez ni un pas, ni une voix. Les petits enfants même se taisaient, farouches. C’était le silence et l’anéantissement du sépulcre. La maison était morte. M. Victor Hugo, de qui je tiens ces détails, et dont je tache de reproduire la conversation littéralement, disait que rien n’était sinistre comme ce suicide d’une maison.

Un espagnol trouva moyen d’être encore plus hostile. C’était un alcade. Sa porte avait une mine plus rébarbative que les autres. Un domestique à regard menaçant conduisit notre voiturée dans un vaste hangar sans aucun meuble et qui n’avait pas d’autre parquet que la terre. Comme c’était la nuit, cette grande halle était éclairée par une branche de sapin, posée sur un gond fixé à la muraille. La mère avait le lit qu’elle avait apporté de France. Les enfants eurent pour lits des peaux de mouton qu’on étendit sur le sol nu. Le domestique était reparti. Mme Hugo, ayant besoin de quelque chose, envoya sa femme de chambre à la recherche du maître ou du valet. La femme de chambre ne trouva personne. La maison était vide. Seulement, avant de la quitter, l’alcade avait mis les scellés sur toutes les portes.

Impossible de dire plus clairement aux français qu’ils étaient des voleurs.

Mme Hugo eut, une fois, l’exception d’un accueil tout différent. Au premier coup de marteau, la porte s’ouvrit, et ce ne fut pas la servante qui la reçut, ce fut le maître. Lui et ses enfants se mirent aux ordres de Mme la générale, et lui livrèrent la maison toute grande et toute meublée. C’était une habitation gaie et fraîche ; le marbre et l’eau y étaient partout ; le bien-être y allait jusqu’au superflu. Tout appartint à la mère et aux enfants, salon, jardin, domestiques, maîtres. Mme Hugo se sentit plus chez elle qu’aux Feuillantines. On resta plusieurs jours dans la ville, et cette perfection d’hospitalité ne se démentit pas un instant. La voyageuse avait remarqué dans sa chambre un vase d’argent dont elle avait envie ; l’amabilité de son hôte l’encouragea à lui demander, au moment du départ, s’il voudrait bien lui céder ce vase. L’espagnol le prit aussitôt et le mit parmi les paquets. Elle le remercia et lui dit : — Combien ? Il eut l’air très étonné et ne répondit pas. Elle recommença sa question et lui expliqua qu’elle entendait bien payer le vase. L’espagnol répondit qu’il ne comprenait pas. Elle lui dit que c’était fort gracieux de sa part, mais qu’elle n’était pas venue chez lui pour le dévaliser, et qu’elle ne prendrait pas le vase s’il n’en acceptait pas le prix. Alors l’espagnol eut un sourire amer et répliqua qu’il voyait bien qu’il y avait un malentendu entre eux depuis trois jours ; qu’il avait pourtant fait ce qu’il avait pu pour faire voir à Mme la générale qu’elle était chez elle et non chez lui ; que tout était aux français, l’Espagne elles espagnols ; que, son pays étant en esclavage, il s’était donc, lui, conduit en esclave, mais qu’il n’était pas marchand de pots, et qu’il était surpris, d’ailleurs, que les français eussent tant de scrupule à prendre un pot quand ils en avaient si peu à voler des villes.

Une autre espèce d’hôtes qui n’embellissaient pas l’Espagne à Mme Hugo, c’étaient les punaises, les puces et le reste. La vermine fut de tout le voyage ; les lieux inhabités avaient encore ces habitants ; dans la ruine de Salinas, où il ne restait plus rien, il restait les puces ; l’incendie, au lieu de les détruire, semblait en avoir ajouté, ce qui faisait dire à Mme Hugo qu’en Espagne le feu avait des puces. Les punaises n’étaient pas en nombre moins respectable ; elles piquaient la française avec une activité qu’on aurait pu croire patriotique et ne lui permettaient pas une heure de sommeil. Mme Hugo avait une répugnance toute spéciale pour ces bêtes malfaisantes et mal odorantes. Elle eut une idée contre elles. Elle fit dresser son lit, — son lit à elle, au milieu juste de la chambre, en faisant poser les quatre pieds dans quatre seaux pleins d’eau ; comme cela, ne communiquant ni avec les murs, ni avec le plancher, elle ne craignit plus les punaises, qui ne viendraient pas la trouver à la nage, et elle s’endormit en toute sécurité, ravie de son invention d’avoir pour lit une île. Une heure après, elle se réveilla mangée de punaises. Ces odieuses bêtes, ne pouvant venir par le plancher, étaient venues par le plafond, d’où elles s’étaient laissées tomber perpendiculairement sur la pauvre insulaire. Mme Hugo alors supprima le plafond ; les maisons espagnoles ont des cours de marbre où l’on peut très bien passer une belle nuit d’été, elle fit porter son lit en plein air ; une nuée de punaises la réveilla en sursaut.

Les enfants, eux, se résignaient à cette cohabitation inévitable. Ils couchaient dans les maisons et avaient les lits de tout le monde. On juge si les couchettes de bois et les paillasses de maïs étaient peuplées dans un pays où le feu avait des puces et le marbre des punaises. Tout le corps des trois frères était constellé, le matin, de petites taches noires qui couraient. Cela ne les empêchait pas de dormir à poings fermés.

Ils n’étaient pas de l’avis de leur mère sur le voyage. Ils le trouvaient très amusant. Ils y voyaient toutes sortes de choses curieuses.

Une de leurs joies fut la rencontre d’un régiment d’éclopés. On faisait de temps en temps une collection des soldats que la guerre avait le plus maltraités et qui ne pouvaient plus servir à rien, et on les rendait à leurs familles. Pour qui réfléchissait, c’était le plus triste des spectacles ; pour des enfants, rien n’était plus drôle. C’était une Cour des Miracles, une gueuserie de Callot ; toutes les infirmités et tous les costumes ; il y en avait de tous les corps et de toutes les nations ; les cavaliers qui avaient perdu leur cheval traînaient le pas ; les fantassins qui avaient perdu leurs jambes montaient gauchement des ânes ou des mulets ; l’aveugle se faisait conduire par le boiteux. Ce qui était plus vraiment comique, c’est que ces pauvres diables, qui n’avaient plus d’épaulettes à leurs uniformes en guenilles, avaient à la place quelque animal qu’ils rapportaient au pays, le plus souvent un perroquet ; quelques-uns avaient les deux épaulettes et joignaient au perroquet un singe.

Le convoi salua d’un immense éclat de rire ce débris d’armée qui était allé en Espagne avec des aigles et qui en revenait avec des perroquets. Les éclopés acceptèrent ce rire de bonne grâce et s’y mêlèrent eux-mêmes. Mais un d’eux dit aux grenadiers : — Voilà comme vous reviendrez ! Et un autre ajouta : — Si vous revenez ! La gaîté de l’escorte s’apaisa, et un des grenadiers jeta sur un qui n’avait plus qu’un oeil et qui n’avait plus de nez un regard qui semblait dire : Est-il heureux !

À Burgos, le bonheur des enfants fut d’abord la cathédrale. Du plus loin qu’ils la virent, ils furent fascinés par l’abondance touffue de son architecture qui accumule les clochetons comme les épis d’une gerbe. À peine arrivés, il fallut la visiter. L’intérieur n’a pas cette prodigalité tumultueuse du dehors qui semble la fête de la pierre ; la richesse y est sérieuse et presque austère ; c’est la majesté après la joie. Les trois frères, Victor surtout, admiraient également ces deux caractères de la cathédrale ; ils ne se lassaient pas de regarder les vitraux, les tableaux, les colonnes ; comme Victor avait le nez en l’air, une porte s’ouvrit dans le mur, un bonhomme bizarrement accoutré, une espèce de figure fantastique, bouffonne et difforme, se montra, fit un signe de croix, frappa trois coups, et disparut.

Victor, ébahi, regarda longtemps la porte refermée.

— Señorito mio, lui dit le donneur d’eau bénite qui leur servait de cicérone, es papamoscas. (Mon petit seigneur, c’est le gobe-mouches.)

Le gobe-mouches était la poupée à ressort d’une horloge. Les trois coups frappés voulaient dire qu’il était trois heures.

Le donneur d’eau bénite expliqua aux enfants pourquoi la poupée s’appelait le gobe-mouches ; mais Victor n’entendit pas sa légende, tant il était encore ému de cette imposante cathédrale qui mêlait brusquement cette caricature à ses statues de pierre et qui faisait dire l’heure aux saints par Polichinelle.

La cathédrale n’en restait pas moins sévère et grande. Cette fantaisie de l’église solennelle retraversa plus d’une fois la pensée de l’auteur de la Préface de Cromwell et l’aida à comprendre qu’on pouvait introduire le grotesque dans le tragique sans diminuer la gravité du drame.

Le marquis du Saillant proposa à Mme Hugo de la conduire au tombeau du Cid, qui est à une demi-heure de Burgos. Les enfants acceptèrent et la mère consentit. Il n’en restait déjà que peu de chose. Le temps avait commencé la ruine ; les français l’achevaient. Les soldats avaient trouvé le sépulcre du grand soldat bon à faire une cible ; chaque jour les balles en arrachaient un lambeau. La pauvre tombe se mourait. Cette profanation, et d’autres pareilles, furent une des colères de l’Espagne contre la France. L’occupation, il faut bien le dire, fut peu intelligente ; elle ne sut pas respecter les monuments ni les traditions ; elle offensa les espagnols jusque dans leur histoire et dans leur art ; les édifices furent bombardés sans pitié et sans prudence ; le goût empire, d’ailleurs, était hostile à ces vieilles constructions gothiques ou mauresques, et le moindre prétexte suffisait aux généraux pour les démolir.

Une apparition qui valut pour les enfants celle du gobe-mouches, ce fut l’apparition d’un parapluie. Le second jour qu’on passa à Burgos, il plut, de la vraie pluie ; on s’était si peu attendu à de la pluie en Espagne que personne n’avait apporté de parapluie. On ne put cependant se refuser à l’évidence, et on fut obligé de convenir qu’on était mouillé jusqu’aux os. Nos quatre voyageurs se mirent donc en quête d’un parapluie, mais ils eurent beau fouiller la ville, le parapluie était inconnu à Burgos. Après avoir longtemps cherché, ils débouchèrent sur une place Louis XIII qui ressemblait à la place Royale de Paris. Comme la place Royale, elle avait, sous ses arcades trapues, des boutiques ; ils y entrèrent. Ils les avaient presque épuisées toutes, quand un vieux marchand leur dit qu’il avait leur affaire. Il les mena dans un hangar, bouscula toute une friperie, et finit par déterrer, de dessous un monceau de vieilles étoffes de rebut, quelque chose de prodigieux et de monumental qu’il ne put ouvrir que dans la cour, un parapluie-monstre, une tente. Les baleines étaient de taille à supporter toutes les cataractes du ciel. Mme Hugo dit que c’était sans doute le parapluie de Noé, et n’en voulut pas ; elle attendit sous les arcades la fin de l’averse, furieuse contre l’Espagne ; mais Victor dit que c’était le plus grand éloge du climat espagnol que les parapluies n’eussent prévu que le déluge.

Autre plaisir. À Valladolid, on alla, pour la première fois, à un théâtre espagnol, et les enfants virent quelque chose d’encore plus beau que la trappe des Ruines de Babylone ; c’était un personnage qu’on tuait d’un coup de poignard et qui saignait pour de vrai ; la scène en était inondée.

Un incident qui ne divertit pas le duc de Cotadilla autant qu’eux, ce fut celui-ci.

Quand le convoi se fut assez reposé à Valladolid, il se remit en rang sur la vaste place des Quatre-Couvents, qui aurait été mieux nommée maintenant la place des Quatre-Casernes, sortit de la ville, traversa, sans être inquiété, l’âpre défilé de Coca et retomba dans les plaines. Il y fut rejoint et dépassé par un détachement de cavalerie qui précédait la reine Julie, laquelle se rendait aussi à Madrid. Le duc de Cotadilla, apprenant que la reine allait passer, voulut lui faire honneur et ordonna que toute l’escorte se mît en linge blanc et eu grande tenue.

Il n’y avait pas une maison, pas un rocher, pas un arbre, pas un pli de terrain qui pût servir de cabinet de toilette. On avertit les femmes, qui baissèrent leurs stores. Les petits Hugo, vu leur sexe, restèrent dans leur cabriolet, et assistèrent au spectacle.

Les soldats se hâtèrent de mettre leurs fusils en faisceaux et d’ôter leurs havre-sacs, leurs capotes, leurs culottes et leurs chemises ; mais ils s’empressèrent moins de se rhabiller ; cela les soulageait d’être débarrassés de tout vêtement par cette chaleur accablante, et ils prolongèrent tant qu’ils purent cet état de bien-être et de fraîcheur ; Ils le prolongèrent si bien que la reine Julie, qu’on ne croyait pas si proche, arriva à l’improviste et traversa deux mille hommes dans l’entr’acte de leurs chemises.

Le duc de Cotadilla fut profondément humilié. L’honneur qu’il avait voulu faire à la reine avait singulièrement tourné. On essaya de le consoler en lui disant que la reine n’aurait vu que l’intention, mais il fut longtemps à se remettre de sa galanterie malencontreuse.

Ségovie est restée dans l’imagination de M. Victor Hugo comme un rêve. Maisons sculptées à mâchicoulis et à clochetons, palais de jaspe et de porphyre, toutes les magnificences et toutes les dentelles de l’architecture gothique et de l’architecture arabe, et, pour couronnement, dominant la ville comme une immense tiare de pierre, l’Alcazar.

J’ai raconté que Ségovie avait été rendue au comte de Tilly par le général Hugo. Je n’ai pas besoin de dire quel accueil fit le gouverneur à la femme de celui auquel il devait son gouvernement. Il vint la prendre tous les jours dans sa voiture, dont la souplesse élégante et rapide ne déplut pas à la voyageuse après son cabas sec et poussiéreux. Il la mena partout, à commencer par l’Alcazar.

L’Alcazar est bâti sur une hauteur. La voiture du comte arriva au pied d’une tour, et les enfants se disposaient à descendre, mais le gouverneur leur dit de ne pas bouger. Une porte s’ouvrit, la voiture entra dans la tour et continua de monter dans l’intérieur. La tour a un chemin carrossable, comme le château d’Amboise. Les enfants, qui n’avaient rien vu de pareil, s’étonnèrent de cette voiture qui montait les escaliers.

Ils eurent un contentement plus solide. Après leur avoir fait voir toutes sortes de salles, dont la plus belle leur parut être la galerie des portraits des rois maures et chrétiens, le comte de Tilly les introduisit dans l’atelier de la monnaie. Il y avait là des amas d’argent et d’or dont ils furent éblouis. Ce qui les intéressa le plus, c’est l’homme qui mettait les pièces de monnaie sous le balancier pour marquer les effigies. Il les mettait et les retirait avec ses doigts, qu’une distraction d’une seconde eût fait broyer. Le comte prit trois pièces d’or qu’on venait de frapper devant eux, et les leur donna en souvenir de leur visite.

Au sortir de l’Alcazar, on alla dîner chez le gouverneur. Le repas fut splendide ; il y eut profusion de vins français, et Victor se grisa complètement.

Toute la bonne grâce du comte de Tilly n’empêcha pas Mme Hugo de quitter Ségovie avec plaisir. Elle avait hâte d’arriver à Madrid et d’être au bout de cette route éternelle. Une raison sérieuse vint s’ajouter à son impatience. Son carrosse, affaibli par l’âge, commençait à en avoir assez de ces montées et de ces descentes ; en partant de Ségovie, elle s’aperçut que le moyeu se fendillait. Elle en parla au mayoral, qui dit que ce n’était rien. Il lui sembla cependant que la fente s’élargissait d’heure en heure, mais le mayoral répondait toujours qu’il n’y avait rien à craindre. La sécurité de son mayoral ne la rassurait pas du tout ; un moyeu qui éclate, c’est toujours un péril, mais alors c’en était plus d’un. Le convoi n’attendrait pas que la roue fût réparée, la voiture resterait en arrière, et les guérillas viendraient. Le cocher n’était peut-être si tranquille que parce qu’il était convaincu du danger ; c’était un espagnol, et par conséquent un haïsseur. des français ; il y avait eu des exemples de cochers espagnols qui avaient livré des français qu’ils s’étaient chargés de conduire ; de plus, celui-là savait qui il conduisait, il voyait que Mme Hugo occupait la première place de la file, il avait vu le gouverneur de Ségovie venir la chercher tous les jours, et, quand ce ne serait pas par haine, la femme et les enfants d’un des plus vigoureux adversaires des guérillas lui seraient payés par les guérillas aussi cher qu’il voudrait. Pendant qu’on faisait ces réflexions dans la voiture, le moyeu éclata.

Vite, on chercha un bout de corde pour recoudre tant bien que mal la cassure ; il n’y en avait pas dans le carrosse. Le domestique alla en demander aux voitures qui suivaient. Personne n’en avait, ou ne voulut en donner, car on n’avait pas pardonné à Mme Hugo d’être avant les autres. Elle ne sut que faire ; pour comble, la duchesse de Villa-Hermosa dit qu’elle ne pouvait attendre pour le bon plaisir de la française, et ordonna à son mayoral de rejoindre le trésor. Toutes les voitures suivirent, heureuses de gagner une place et s’embarrassant peu d’abandonner une femme et des enfants. La pauvre mère vit bientôt les dernières voitures la dépasser, s’éloigner et disparaître.

Le mayoral travaillait à reclouer les éclats du bois mais il n’avançait à rien. Le domestique avait beau s’en mêler, le moyeu n’était plus possible. Mme Hugo se demandait si elle ne ferait pas bien de laisser là sa voiture et de rejoindre le convoi à pied avec ses enfants ; mais le convoi était trop loin, et elle ne le rattraperait pas. Elle pressait le mayoral, toujours parfaitement calme ; la nuit allait venir, autre terreur. Soudain elle entendit un galop de chevaux, et trembla en voyant accourir une troupe.

Quand les cavaliers approchèrent, elle reconnut le marquis du Saillant et le colonel Montfort.

Le marquis n’était pas avec elle au moment de la rupture du moyeu. En revenant la retrouver quelques instants après, il avait été stupéfait de la disparition de la voiture, les grenadiers lui en avaient dit la cause, il avait aussitôt demandé quelques hommes au colonel Montfort, qui avait voulu venir lui-même ; un canonnier avait apporté toute la corde qu’il fallait, et la roue fut bientôt plus solide qu’auparavant.

Il s’agissait maintenant de rattraper au plus vite le convoi, qui, pendant ce temps-là, gagnait de l’avance. Le mayoral voulut n’aller qu’au pas, disant que, s’il trottait, la roue ne tiendrait pas et que la voiture était bien malade. Le colonel Montfort lui dit qu’il savait un moyen de la guérir ; il tira un pistolet des fontes de sa selle et, visant le mayoral, lui jura qu’il lui brûlerait la cervelle si ses mules ne prenaient pas immédiatement le galop. Cette médication énergique opéra sur-le-champ, et la voiture fut bien portante jusqu’au convoi.

Quand on approche de Madrid, le ciel a des accès de vent du nord qui font passer subitement la température du Sénégal à la Sibérie. La terre est toujours blanche de neige, lorsque ce n’est pas de poussière. Ces landes blanches et plates sont bâties çà et là de maisons peintes en noir et entourées de pins que les enfants comparaient à des tombeaux sur un linceul.

Bientôt ils virent s’élever le sombre Escurial, bien fait pour régner sur ce cimetière, puis le lion sculpté de Charles-Quint, qui regarde et qui surveille Madrid.

Le duc de Cotadilla se dit que les troupes ne pouvaient pourtant pas entrer dans la capitale de l’Espagne faites comme elles l’étaient par une si longue et si pénible marche, car il va sans dire que leur changement de tenue, ayant été en retard sur le passage de la reine, avait été ajourné à une autre occasion et qu’elles avaient gardé leurs pantalons fatigués et leur débraillement poudreux. Cette fois, le duc prit ses précautions, il attendit la nuit, et, à la dernière étape, commanda un nettoiement général et une transformation complète. Le matin, le soleil éclaira un convoi tout neuf. On avait fait aussi la toilette des chevaux et des voitures. Tout resplendissait, soldats, cochers, voyageurs, harnais, fusils, canons. On était déjà en vue de Madrid, lorsqu’il vint un peu de vent, puis davantage, puis ce fut un ouragan, un tourbillon, une trombe, et, cinq minutes après, le convoi avait l’air de s’être vautré dans la boue.

Un moment avant l’entrée, le duc de Cotadilla vint galamment prendre congé de Mme Hugo et lui exprimer son regret de n’avoir plus à la protéger. Elle le remercia de toutes ses attentions, et, quand il se fut éloigné, trouvant qu’elle était depuis assez longtemps prisonnière, elle dit à son mayoral de quitter la file et d’aller de l’avant. Le mayoral. ne se le fit pas dire deux fois, mais le duc revint bride abattue et l’engagea vivement à ne pas se séparer du convoi avant d’être dans la ville même. Il y avait danger jusque-là et l’on n’était pas plus à l’abri d’un coup de main à la porte de Madrid qu’en pleine campagne.

L’entrée de Madrid ravit toute la carrossée. Une allée d’arbres, des maisons peintes en vert, en rose, en lilas, s’égayèrent encore de la joie d’être arrivés. Après les escarpements, après les trombes, après les landes, après l’aridité, après l’Escurial, cette verdure et ces couleurs tendres furent un charme et il sembla qu’on mettait pied à terre dans le printemps.

Au bout de l’avenue d’arbres, le carrosse prit la rue de l’Alcade, puis la rue de la Reine, et entra dans la cour du palais Masserano, qui faisait l’angle des deux rues.

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